1er septembre 1989 : Mikhaïl Gorbatchev est reçu au Vatican. Jean Paul II a-t-il remporté la Guerre Froide ?

L’impérialisme mémoriel catholique a-t-il investi la Guerre Froide ? En Allemagne, on salue souvent le rôle des pasteurs luthériens de la RDA et des mouvements civiques qu’ils animaient pour expliquer la brèche faite dans le Mur de Berlin. À l’Université ou dans les manuels d’histoire, on avance plutôt la relance par Ronald Reagan de la course à l’armement (condamnée par l’Église). Elle aurait essoufflé une URSS incapable de suivre… De nombreux mouvements civiques, syndicats ou forces politiques, ont ainsi œuvré, de l’intérieur, sans forcément être confessionnels contre le communisme. Pourtant, on entend souvent dire dans les milieux catholiques que Jean Paul II aurait fait tomber l’empire soviétique. Qu’en est-il vraiment ?

Cette idée vient d’un entretien de Gorbatchev qui, commentant sa rencontre historique avec le pape au Vatican le 1er novembre 1989, a affirmé que rien n’aurait été possible sans le « rôle éminent » du pape. En Pologne, assurément… Jean Paul II a eu une place centrale dans l’ébranlement du régime. Son premier voyage en 1979 a éveillé les consciences qui s’organiseront progressivement dans un mouvement comme Solidarnosc pour porter la contestation contre un régime tenté de plus en plus de se soviétiser. Le pape exploita à fond son aura international pour exiger le respect des droits humains : la liberté de conscience et la liberté syndicale. De 1979 à 1989, durant les années où le Parti communiste polonais imposa le régime martial à son peuple, le pape fut la conscience morale et le symbole de sa Nation qui se libérait.

Mais si on regarde le dossier d’un peu plus près, tout est plus complexe. Tant qu’il était en Pologne, hormis quelques coups d’éclats, comme la messe de Noël de 1959, Karol Wojtyla, qui était constamment espionné, se garda de trop d’écarts. Ses hagiographes le reconnaissent eux-mêmes. Jusqu’à sa cinquantaine, la politique n’est pas le souci premier d’un homme qui se passe plus pour un mystique, un artiste ou un poète. Il ne fut pas assigné à résidence comme le fut le primat Wyszinscki durant le stalinisme. Durant Vatican II (1962-1965), jamais le régime ne contraria ses déplacements pour aller à l’Ouest tant il semblait compatible avec la politique d’ouverture de Gomulka. Dans les écrits de Wojtyla, peu de critique directe du marxisme soviétique ni de proximité avec les forces de gauche critiques du totalitarisme.

C’est le caractère inaliénable de la dignité humaine qui motive intellectuellement l’anti-marxisme de Jean Paul II et non ce qui serait la recherche d’une alternative humaine au modèle socialiste. Une fois pape, Jean Paul II n’a pas non plus rompu avec l’Ostpolitik du cardinal Casaraoli qu’il a maintenu comme Secrétaire d’État du Vatican (c’est-à-dire son ministre des Affaires étrangères). Cette ligne, contrairement à l’anti communisme forcené du Vatican des années 1950 (qui vit la condamnation des prêtres ouvriers à l’Ouest) cherchait plutôt un accommodement avec les régimes en place. Jean Paul II fut loin d’être un « Reagan au Vatican » – comme Pie XII fut qualifié de « Truman au Vatican »… Rome et l’épiscopat américain ont toujours marqué leur distance à l’égard de l’escalade à l’arme nucléaire qui a été au cœur de la stratégie du président républicain… 

David VALDEZ (1989), George Bush et Mikhail Gorbatchev au sommet de Malte (durant lequel la Guerre Froide est déclarée officiellement terminée). Cette rencontre eut lieu immédiatement après celle du dirigeant soviétique avec Jean Paul II au Vatican, National Archives and Records Administration, Wikimedia : Licence Commons.

En définitive, s’il faut saluer le rôle éminent qu’eut le pape Jean Paul II dans l’ébranlement du bloc soviétique, il convient de le replacer dans un cadre plus large et un paysage géopolitique plus complexe. De plus, en centrant son message sur le nationalisme catholique, l’Église polonaise, grande héritière du récit hagiographique sur Jean Paul II, n’est pas exempte d’une certaine responsabilité dans le devenir actuel d’un Etat depuis 1989. Ce dernier peine à s’arrimer, avec le PIS (le parti de droite conservatrice « droit et justice » proche de l’épiscopat) au pouvoir, à l’agenda démocratique de l’Europe des 27. La restriction des libertés des journalistes ou des magistrats ou l’autorisation des discriminations dans les « no LGBT zones » ne témoignent-ils pas des développement possibles de l’anti-soviétisme de Jean Paul II qui ne se fit pas totalement en soutenant les valeurs démocratiques ? 

Pour en savoir plus sur Jean Paul II et découvrir des aspects moins connus d’un saint que certains ont souhaité voir canonisé en urgence au prix d’une série de difficultés dans l’Eglise catholique aujourd’hui :

Christine PEDOTTI et Anthony FAVIER, Jean Paul II, l’ombre du saint, Paris, Albin Michel, 330 pages.

Disponible en magasin : la Librairie, la Procure, la FNAC, Cultura, Amazon et dans toutes les bonnes librairies ! Et pour les « fans », le site Témoignage chrétien propose des exemplaires dédicacés.

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